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Numérique éducatif : "C’est là où le dualisme État/collectivités apparaît comme le plus problématique"

Entretien de Serge Pouts-Lajus reproduit avec l'aimable autorisation de AEF info.

"Un des principaux défauts du système éducatif français est d’avoir une conception indifférenciée des établissements et des territoires", analyse pour AEF info le 4 janvier 2022 Serge Pouts-Lajus, fondateur d’Éducation & Territoires. Interrogé en particulier sur les politiques menées en matière de numérique éducatif, il pointe le "problème" posé par le modèle centralisé pour "un domaine d’initiatives partagées où la séparation des compétences entre matériel et immatériel s’avère particulièrement délicate". Sur les "territoires numériques éducatifs", il remarque que "l’État intervient sur un champ de compétence qui n’est pas le sien, à savoir l’équipement". Pour Serge Pouts-Lajus, "l’État montre ici son obsession d’égalité centralisée".


Serge Pouts-LajusAEF info : Dans un ouvrage collectif publié fin 2021, vous pointez les insuffisances du partage de responsabilités entre l’État et les collectivités territoriales, conséquences de ce que vous appelez le modèle dualiste. La pandémie a-t-elle mis en évidence des difficultés dans les relations entre État et collectivités en matière d’éducation ?

Serge Pouts-Lajus : Il y a de multiples signes qui illustrent l’idée que l’État s’accommode mal de la décentralisation, qui est toujours vécue par lui comme un pis-aller. Ne pouvant plus assumer convenablement certaines responsabilités alors, comme à contrecœur, il les transfère aux collectivités. Mais le principe centralisateur continue de dominer l’organisation du système éducatif qui repose ainsi sur une dualité : les questions de matériel ont été confiées aux collectivités et le reste a été conservé par l’État. Or l’éducation ne se coupe pas strictement en deux de cette manière !

Durant la pandémie, nous l’avons bien vu par exemple avec les détecteurs de CO2 et purificateurs d’air qui pouvaient être une solution raisonnable pour contenir la contamination dans les écoles. Dans un premier temps, l’État l’a ignoré. Il s’est ensuite montré sceptique, comme si une solution hors de son contrôle ne pouvait être légitime. Il a ensuite admis que ce n’était pas de sa compétence mais à aucun moment il n’a cherché à mobiliser les collectivités sur cette question. Sans accorder trop d’importance à cet épisode, il m’apparaît symptomatique de la manière dont la répartition des responsabilités est vécue au niveau central.

AEF info : Dans ce cas précis que fallait-il faire ? Et plus généralement, quelle est selon vous l’approche souhaitable des relations entre le MENJS et les collectivités ?

Serge Pouts-Lajus : Il aurait fallu que préexistent des structures de coordination entre État et collectivités. Aujourd’hui, les discussions passent par l’ADF, l’AMF, Régions de France, etc., mais elles portent sur des dimensions surtout politiques et ne se font pas dans le cadre d’instances techniques permanentes. Pour les sujets du numérique dans l’éducation, il existe bien un "comité des partenaires" (lire sur AEF info) mais il s’agit surtout pour la DNE d’informer les collectivités de ce qu’elle a l’intention de faire.

Globalement, nous avons un président et un ministre de l’Éducation nationale qui sont centralisateurs, qui exercent le pouvoir pleinement et n’envisagent pas de le remettre en cause. Sauf peut-être pendant les périodes électorales, lorsque par exemple, le Président et le ministre de l’éducation actuels s’étaient déclarés favorables au transfert de la gestion des lycées professionnels aux régions (lire sur AEF info). Cela montre d’ailleurs qu’il y a des voies possibles pour décentraliser le système éducatif national.

AEF info : Mais cette décentralisation est-elle véritablement souhaitable ?

Serge Pouts-Lajus : La question de la décentralisation doit être abordée sérieusement. Le système éducatif a été très tôt décentralisé, puisque le primaire a été confié aux communes dès le XIXe siècle. Puis sont arrivées les grandes lois sur la décentralisation, en 1985 et en 2004, et depuis il n’y a presque rien. L’évaluation des effets de ces décentralisations a été réalisée et le positif l’emporte très largement, ainsi par exemple que le montre le livre de Claire Dupuy "La régionalisation sans les inégalités". À chaque fois que les collectivités se sont vu confier une responsabilité en matière d’éducation, elles ont fait mieux que l’État et de manière moins inégalitaire.

AEF info : Que reproche-t-on au modèle centralisé ?

Serge Pouts-Lajus : Un des principaux défauts du système éducatif français est d’avoir une conception indifférenciée des établissements et des territoires. Or, l’éducation se déroule dans des lieux, dans des environnements. Bien sûr il y a l’éducation prioritaire et des services déconcentrés, mais globalement c’est une approche indifférenciée des établissements qui imprègne la vision de l’État alors que le partenaire collectivité, lui, est justement attentif au local, au spécifique, aux différences.

Quoi qu’il en dise, l’État néglige le niveau des établissements. C’est particulièrement visible en matière d’évaluation. Le système évalue beaucoup les élèves, un peu les enseignants et les politiques éducatives nationales, mais il envisage depuis très peu de temps d’évaluer les établissements. La France était parmi nos voisins le seul pays sans système d’évaluation des établissements. Le dispositif (2), qui n’a été mis en place qu’en 2019, aurait dû être conçu de manière conjointe avec les collectivités, mais cela ne s’est pas fait.

La centralisation pose aussi problème pour le numérique, un domaine d’initiatives partagées où la séparation des compétences entre matériel et immatériel s’avère particulièrement délicate. Je participe à une réflexion sur le sujet dans le cadre de la Société française d’évaluation, et nous nous sommes rapprochés pour cela du Conseil d’évaluation de l’école qui gagnerait à davantage travailler avec les collectivités. Je pense que les choses peuvent évoluer de ce côté.

AEF info : Les questions de numérique à l’école pourraient amener à faire évoluer la nature des relations entre État et collectivités ?

Serge Pouts-Lajus : C’est là en effet où le dualisme apparaît comme étant le plus problématique. Mais je suis assez optimiste, d’abord car la pandémie a eu cet effet de donner au numérique une place centrale. Cependant, le dialogue entre collectivités et rectorats a peu évolué avec toujours une difficulté pour les premières de savoir précisément ce que produit leur investissement en termes d’usages pédagogiques, s’il est pertinent et répond aux besoins éducatifs. Les académies sont des maillons dans la chaîne hiérarchique de l’État, elles représentent la politique nationale et abordent la question du numérique éducatif avec des slogans tout prêts et qui changent régulièrement : innovation, inclusion, expérimentation, ressources, etc. Mais on reste dans le domaine de l’injonction avec, comme toujours, une grande indifférence aux demandes des collectifs locaux.

Sur le terrain, les collectivités s’interrogent car elles tentent de suivre les orientations du ministère, par exemple en équipant les collèges en matériel de baladodiffusion lorsque c’était la mode, puis en bornes wifi, en tablettes, etc. Elles constatent trop souvent que tout cela ne fonctionne pas comme elles l’espéraient, que les usages ne sont pas suffisamment au rendez-vous. La politique numérique ministérielle a pour l’instant beaucoup reposé sur des coups de communication, au travers d’appels à projets comme avec le BYOD (lire sur AEF info) dont on ne parle plus aujourd’hui parce qu’on est passé à autre chose : à l’intelligence artificielle, à la blockchain, à la réalité virtuelle, que sais-je encore…

AEF info : Que pensez-vous d’une opération comme les "territoires numériques éducatifs", pour laquelle le Premier ministre a présenté en octobre dernier la liste des départements retenus et fait part de sa volonté d’engager "un véritable virage numérique" (lire sur AEF info) ?

Serge Pouts-Lajus : Sur les TNE, je remarque que l’État intervient sur un champ de compétence qui n’est pas le sien, à savoir l’équipement. Quelle est sa motivation ? Les collectivités ne font-elles pas assez ? Elles ne font certainement pas toutes de la même manière, entre grandes et petites villes par exemple, et en fonction des équipes enseignantes qui ont plus ou moins d’appétit pour le numérique. L’État montre ici son obsession d’égalité centralisée. Qu’il mette tous les moyens sur la formation, puisque chacun s’accorde à dire que les enseignants ne sont pas suffisamment formés ! Mais pourquoi dépenser pour de l’équipement numérique alors que dans trois ou quatre ans ce matériel sera hors-service et que les collectivités devront prendre le relais ? Ce n’est pas sérieux, ce n’est pas une politique. On avait déjà eu droit à la même approche sous François Hollande avec le "plan numérique pour l’éducation" (lire sur AEF info), on a l’impression que sur ce sujet l’État peine à accepter le partage des compétences et à en tirer parti.

AEF info : Alors, que faut-il faire ?

Serge Pouts-Lajus : C’est maintenant aux collectivités de prendre l’initiative, qu’elles s’émancipent un peu et invitent leurs partenaires de l’Éducation nationale à exercer leurs compétences comme le prévoit la loi : la formation des enseignants et les ressources. Les collectivités ont l’avantage de ne pas être intrusives sur le plan pédagogique, il ne s’agit pas pour elles de mettre en cause le caractère national des politiques éducatives mais de territorialiser leur mise en œuvre.

Le projet de loi 3DS comporte un article spécifique sur les EPLE [prévoyant qu’elles exercent une "autorité fonctionnelle sur l’adjoint du chef d’établissement chargé des fonctions de gestion matérielle, financière et administrative" (lire sur AEF info). C’est une voie pour renforcer la place des collectivités dans la gestion des établissements. Il serait dommage de ne pas pousser plus loin, d’en rester aux protestations habituelles sans s’interroger sur les effets bénéfiques possibles de telles mesures pour la vie des établissements. C’est là un débat à ouvrir.